Roses nomades

Écrit par Michel Levandou le .

En allant chercher le courrier ce matin, j'ai surpris une conversation entre deux tiges de roses. La première, celle qui a une poussée juvénile de feuilles vert tendre : « C'était chouette la mer ! Kes c'était beau. » L'autre, celle qui porte une ribambelle de bourgeons impatients de printemps : « Ah oui ! Moi, c'est l'odeur iodée des embruns que j'ai adorée. »

Puis ensemble et dans un ordre dont je ne me souviens plus : « Tu crois qu'il nous y emmènera à nouveau ? »

Il faut dire qu'elles sont spéciales mes roses, elles voyagent, elles aiment ça. Il faut aussi dire que le ptit gars qui s'en occupe a un don, il parle avec les fleurs. Autrefois, on l'aurait enfermé, peut-être même brûlé sur un bûcher, mais aujourd'hui est un monde meilleur, même s'il y a encore beaucoup de forces rétrogrades qui font peur à ceux qui ne voient que ça. Or quand ce petit gars se préparait à partir vers la lumière du Sud, en décembre dernier, il s'était arrêté devant son rosier pour l'admirer une dernière fois avant l'hiver. L'automne avait été clément et le rosier donnait encore de belles fleurs. Deux d'entre elles, l'interpellèrent :

— Alors comme ça, tu vas partir et nous laisser ainsi, toutes belles avec personne pour nous admirer.

L'autre rose :

— Mais prends-nous donc avec toi. À mourir pour mourir, profite de notre beauté le temps de ton voyage.

Ainsi fut fait. Le gentlemen-jardinier détacha tendrement du rosier les deux tiges fleuries et les installa dans un vase dans sa petite maison roulante. Il embarqua sa chérie au passage et cap sur la mer pour Noël et Nouvel-An. Ils sentirent les roses frétiller quand elles virent la mer et humèrent ses effluves pour la première fois. Ils virent les roses attendries quand elles sentirent les amoureux de Noël revenir les yeux pleins d'étoiles de mer de leurs longues balades, et tristes quand elles les sentaient tristes que la voisine du rez ait coupé le bel arbre qui ombrageait leur balcon. Ce séjour, comme la vie, tournoyait entre la belle vie et les forces sombres. Les forces sombres l'emportèrent, le couple se fissura, décida de remonter vers le brouillard.

Préparatifs du retour... Et que fait-on de roses en vase depuis quinze jours ?...

Les roses sentirent les larmes leur monter aux pétales. On ne se sait si c'était dû à la crainte d'être jetées ou à la tristesse de la déchirure pitoyable à laquelle elles assistaient, mais peu importe, elles lui crièrent presque :

— Regarde, nos fleurs sont presque fanées, mais de nouveaux bourgeons viennent, nous faisons de nouvelles feuilles. Ne nous jette pas sans nous laisser notre chance. Ouvre-toi. Regarde au-delà de tes œillères.

Il fut touché, changea leur eau et décida de les ramener avec eux.

Dans la petite maison roulante qui remontait l'autoroute du Sud à l'envers, confortablement installées dans leur vase, elles bavardaient.

— Quand on va raconter aux copines qu'on a vu la mer, elles vont jamais y croire.

— Oui mais ça fait rien, on s'en fiche, nous on sait...

— Et puis on peut mourir maintenant avec la belle vie qu'on a eu.

Et bla bla bla, tout le voyage comme ça.

De retour à la maison sur le lac, le ptit gars se dit « Je les jetterai quand elles arrêteront de bourgeonner ». Mais elles n'arrêtaient pas. Et le temps passait, et de nouvelles feuilles venaient. Alors il décida de leur donner une nouvelle chance. Il les mit dans un pot en terre où elles firent de nouvelles racines. Elles appelèrent cela le renouveau. Ou la renaissance, je ne sais plus. Une nouvelle vie les attendait.

Alors le ptit gars aussi comprit le besoin du renouveau. Une nouvelle vie l'attendait s'il savait y faire. Le vase de l'amour de son couple était fêlé, cela permit à l'eau putride de s'en échapper. Puis les morceaux se recollèrent, et une nouvelle vie commença.

Il invita sa belle à un nouveau voyage, vers de nouveaux horizons, pour la Saint-Valentin. La belle accepta.

Alors il entendit les roses lui susurrer, toutes charmeuses dans leur nouveau pot de terre :

— Hé ! Nous oublie pas, emmène-nous avec vous !

Bonne Saint-Valentin !

 

Michel Levandou                                                                                               14 février 2017      


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